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Quelques problèmes de la IVe Internationale, – Et les tâches de sa reconstruction

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Balazs Nagy 13.08.2014

Pour aborder ce sujet qui a de multiples facettes et couvre des domaines extrêmement variés, ainsi que pour en relever les points essentiels, il faut revenir bien arrière et examiner certains problèmes décisifs de l’histoire du mouvement communiste. Sans dresser un bilan rigoureux et objectif de l’activité historique de la IVe Internationale, même s’il ne prétend pas à la totalité, il est impossible d’établir correctement ses problèmes et de définir les tâches de sa reconstruction.

Sans pouvoir entrer ici dans les détails du processus de la formation des partis communistes pendant et au lendemain de la 1ère guerre mondiale, on pourrait – et on devrait – constater qu’à part le parti bolchevik, aucun

de ces nouveaux partis ne correspondait à l’image d’un véritable parti communiste marxiste exigé par la situation révolutionnaire générale. Même le parti bolchevik, malgré sa rupture avec les mencheviks a dû passer par une crise profonde à son réarmement théorique et politique par l’appropriation des Thèses d’avril de Lénine afin de pouvoir accéder à la direction de la révolution.

En effet, l’histoire nous enseigne que tous les partis révolutionnaires doivent traverser une période plus ou moins longue semée de crises pour arriver à la maturité marxiste nécessaire à l’accomplissement de ses tâches historiques. Toute la IIIe Internationale léniniste était un immense école-chantier pour la compréhension et l’assimilation de ces tâches par la transmission des expériences bolcheviques. Mais c’est déjà tout au début de ce processus que la direction Zinoviev a dévié ce chemin, puis le stalinisme a complètement falsifié le développement en lui imprimant un contenu, une direction et des méthodes faux, puis réactionnaires. On pourrait dire que c’était, en quelque sorte, une revanche de la ligne opportuniste menchevique vaincue par les Thèses d’avril.

Il est à remarquer que, comme conséquence, déjà la lutte de l’Opposition contre Staline n’avait provoqué que relativement peu d’écho favorable à l’échelle internationale, et même une bonne partie de celui-ci s’est perdue dans l’impasse de l’opportunisme ou de l’ultra-gauchisme.

Toujours est-il que la lettre-rapport de Eleazar Solntsev à Trotsky, à l’automne 1928, a dépeint une situation chaotique d’une opposition faible et très bigarrée en Europe et aux USA. Cette lettre rapportait qu’il existe « indubitablement… un début de formation (le tout début, malheureusement) d’une aile gauche dans l’I.C. » dont le « processus (de développement) sera long, difficile et très douloureux ». Puis, il complétait cet avis par l’affirmation suivante : « Il est… prématuré d’espérer d’avoir dans un avenir proche une gauche unie » (une gauche dans l’I.C.). Ensuite, il désignait la cause de cette diversité : « Les multiples groupes auxquels nous avons donné notre étiquette sont entrés dans l’opposition par des voies si variées et pour des raisons si diverses que l’on peut s’attendre aux combinaisons et aux regroupements les plus inattendus. » Pour cette raison, il préconisait : « Il nous faut, avant toute unification, nous délimiter en traçant nos frontières. » (« Cahiers Léon Trotsky », no. 7/8)

Nous savons qu’effectivement, au début de son exil, Trotsky a commencé son activité par une délimitation rigoureuse. Au cours de ces premières années de délimitation et de regroupements, les forces de l’Opposition marxiste ont perdu beaucoup d’anciens cadres expérimentés (passés à droite ou à gauche du mouvement ouvrier) et son renforcement venait surtout de jeunes inexpérimentés. Toute cette grande sélection s’est traduite, jointe à la fameuse « bolchévisation » de l’I.C. menée par Zinoviev, par la poussée de l’Opposition internationale à la périphérie de la classe ouvrière et de son mouvement et, incidemment, a détérioré sa composition sociale en faveur de la petite-bourgeoisie intellectuelle. Le triomphe du stalinisme accentuait encore plus cette évolution.

Trotsky était pleinement conscient de grandes faiblesses de l’Opposition internationale : de ses graves insuffisances de formation marxiste et de ses manques d’expériences, ainsi que de ses défaillances d’organisation. Le mouvement dans son ensemble était pratiquement dépourvu d’une continuité réellement communiste.

Encore au début de 1936, Trotsky écrivait que « … même aujourd’hui, la IVe Internationale a déjà en URSS sa section la plus forte, la plus nombreuse et la mieux trempée. » (Œuvres, vol.8, p.89), alors que sévèrement décimée, ses membres étaient presque tous dans les prisons et les camps.

L’ensemble de la lutte de Trotsky s’est concentré ainsi sur une activité incessante de transmettre le bolchévisme et ses enseignements sous toutes ses formes aux jeunes, et parfois moins jeune cadres et militants de la IVe Internationale naissante. Car il connaissait toutes les carences et le caractère politique immature de la majorité de ces jeunes. Le 25 mars 1935 en France, il notait dans son Journal : «  je crois que le travail que je fais en ce moment… est le travail le plus important de ma vie, plus important que1917, plus important que l’époque de la guerre civile, etc. » – Et plus loin, il ajoutait : « ce que je fais maintenant est dans le plein sens du mot « irremplaçable »…L’effondrement des deux Internationales a posé un problème qu’aucun des chefs de ces Internationales n’est le moins du monde apte à traiter… c’est une tâche qui n’a pas, hormis moi, d’homme capable de la remplir… » Puis, il évaluait le temps nécessaire pour accomplir cette tâche historique : « Il me faut encore au moins quelque cinq ans de travail ininterrompu pour assurer la transmission de l’héritage. » (Trotsky . « Journal d’exil », Paris, Gallimard, 1960, p.74-75)

Nous savons qu’il avait justement ces cinq ans jusqu’à son assassinat, mais les évènements ultérieurs ont démontré que s’il a pu transmettre l’héritage bolchevik, ses élèves-dirigeants ne l’ont compris que d’une manière très imparfaite et ne l’ont pas assimilé.

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En rétrospectif, il est indéniable que le grand schisme de la IVe Internationale en1952/53 a désigné un évènement beaucoup plus significatif qu’une rupture franche et ouverte d’avec les révisionnistes, contenu dans l’orientation et la pratique de Pablo et consorts. En réalité, il a marqué un tournant historique, un point de démarcation à partir duquel la IVe Internationale est définitivement entrée dans la phase de sa rapide fragmentation et décomposition, sa désintégration en sectes dont un bon nombre ne s’en réclame même plus.

A la racine de cette dispersion et du déclin il y a l’incapacité des dirigeants anti-pablistes d’aller jusqu’au bout de leur critique, le caractère incomplet de cet acte. Elle s’est limitée – et c’était déjà un fait positif important ! – à la critique du révisionnisme pabliste tel qu’il a apparu, sans un examen profond des conditions qui, au cours de l’histoire de la IVe Internationale, ont rendu possible et favorisé ce révisionnisme. A tel point, que l’apparition brusque du pablisme a surpris tout le monde, y compris ses adversaires, alors que les conditions et les particularités de cette histoire ont, depuis longtemps, accompagné, fermenté et préparé toutes les déviations, pablisme compris.

Pourtant, c’est ce caractère partiel et inachevé de la critique qui a rendu possible le retour de l’américain SWP – suivi par plusieurs autres organisations – au giron de l’Internationale pabliste, en bloquant ainsi la voie au processus de toute clarification. Nous savons que cette volte-face du SWP et des autres avec lui, signifiant leur refus d’engager la critique (sans parler d’une critique encore plus conséquente) était, en dernière analyse, la base et la raison profondes de la dégénérescence complète et de la quasi-disparition de ce SWP et des autres.

En revanche, le grand mérite historique des deux principales organisations adversaires du pablisme, devenues plus tard l’Organisation Communiste Internationaliste (OCI) en France et le Socialist Labour League (SLL) en Grande-Bretagne, associées dans le Comité International de la IVe Internationale, réside non seulement dans le fait qu’elles ont donné une analyse marxiste du pablisme, rompant avec lui, mais aussi qu’elle ont entrepris en partie l’examen et la correction des conditions favorables à son développement.

C’est ainsi qu’elles sont arrivées à déterminer l’une des racines de l’apparition du pablisme dans le manque et l’insuffisance d’enracinement des organisations trotskystes dans la classe ouvrière. Ce défaut reflétait et exprimait une composition sociale défavorable, notamment petite-bourgeoise des organisations trotskystes, surtout en France. Il est certain que la prise en compte de cette carence, que Trotsky a dénoncée plusieurs fois, et les mesures prises pour y remédier, constituaient un immense pas en avant que nous devons non seulement reconnaitre mais développer encore plus.

Mais les mesures pour assurer la composition ouvrière des organisations, et pour l’implantation dans la classe ainsi que dans le mouvement ouvrier, bien qu’elles soient essentielles pour l’Internationale et ses organisations, et nous sommes encore loin de les assurer, ne garantissent rien en elles-mêmes, car elles relèvent de l’organisation et de son fonctionnement, sans en définir le contenu. De telle façon que, même la solution de ces problèmes pourtant indispensables pour une organisation marxiste, pourrait – et peut en effet – servir de buts variés y compris contraires aux intérêts de la classe ouvrière. Les organisations staliniennes de composition ouvrière en offrent des exemples multiples.

Il est donc nécessaire d’aller plus loin et de confronter le défaut politique fondamental qui était, d’après moi, à la source de toutes les insuffisances de l’activité de la IVe Internationale et formait la base de toutes les déviations qui ont surgi dans son histoire, telle que le pablisme mais aussi toutes les autres.

C’était l’incompréhension de ce qu’est la IVe Internationale, sa mission et de sa tâche et, partant, de sa nature. Pendant toute l’histoire de l’Opposition internationale, puis de la IVe Internationale, cette incompréhension était omniprésente et apparaissait clairement dans la différence, voire l’opposition entre la vue de Trotsky à ce sujet et quasiment de toutes les directions et cadres de l’Internationale.

Cette différence fondamentale et importante accompagnait toute l’histoire de l’Opposition et de la IVe Internationale et revenait à la surface très fréquemment. Pour présenter l’opinion de Trotsky, je ne le réfère qu’à deux de ses textes les plus significatifs. Le premier (38 pages) est « La guerre et la IVe Internationale » d’octobre 1934. (Remarquons, en passant, cette caractéristique de l’approche de Trotsky qui consistait à parler de la IVe Internationale – et non pas de l’Opposition -, bien avant la proclamation formelle de la IVe Internationale.)

Après avoir constaté que « Sans une révolution prolétarienne, une nouvelle guerre mondiale est inévitable » (Œuvres, vol.4, p.49) – un jugement unique par sa clairvoyance dans ces temps-là, – Trotsky définissait que « Ce fait même fait de l’attitude vis-à-vis de la guerre qui vient la question clé de la politique prolétarienne. » (Ibid. p.53. – souligné par moi – B.N.)

Il a clairement désigné par-là, sans la moindre équivoque, la tâche de l’Opposition : « La transformation de la guerre impérialiste en guerre civile constitue la tâche stratégique générale à laquelle devrait être subordonné l’ensemble du travail d’un parti prolétarien pendant la guerre. » (Ibid. p.75. – souligné dans l’original.)

Pour Trotsky l’objectif central était donc la révolution prolétarienne et sa préparation et cela, notons-le bien, indépendamment de la force limitée des rangs de l’Opposition (plus tard, de la IVe Internationale). C’est pour cette raison que dans le même texte, il disait : « Ce n’est pas un révolutionnaire, mais un parasite impuissant, qui capitulera

Demain devant le fascisme et la guerre, celui que peut passer sous silence la tâche de l’armement des ouvriers. » (Ibid. p.77.) – Il y développait donc largement les tâches de cet armement ! Puis, il affirmait : « Si le prolétariat se révèle impuissant à empêcher la guerre au moyen de la révolution – et elle est l’unique moyen d’empêcher la guerre -, les travailleurs, avec le peuple entier, devront participer à l’armée et à la guerre. » (Ibid. p.82. – souligné dans l’original.)

Et il terminait par ces mots : « Même si, au début d’une nouvelle guerre, les révolutionnaires authentiques devraient se retrouver en minorité infime, nous ne pouvons un seul instant douter que, cette fois, le passage des masses sur le chemin de la révolution se produirait plus rapidement, de façon plus décisive et plus acharnée, que pendant la première guerre impérialiste. Une nouvelle vague d’insurrections peut et doit vaincre dans tout le monde capitaliste. » (Ibid. p.85.)

Nous devons constater que l’ensemble de la guerre, et la révolution yougoslave en particulier – malgré sa direction stalinienne forcée par les circonstances – donnait une confirmation saisissante de cette stratégie, renforcée par les révolutions éclatées en Grèce et en Italie, par exemple, canalisées et étouffées par les staliniens et d’autres.

Un autre texte de fond (de 51 pages) de mai 1940 analysait cette même tâche centrale encore plus concrètement. Rédigé pour la conférence internationale, dite « d’alarme » à New York, même son titre la formule très expressément : « Manifeste sur la guerre impérialiste et la révolution prolétarienne mondiale ». (Œuvres, vol. 24, p.27.) On y lit que « Notre politique (celle de la IVe Internationale) dans la guerre n’est que la poursuite sous forme concentrée de notre politique dans la paix. » (Ibid. p.66.) Et ce programme « …est formulée dans une série de documents accessibles à tout un chacun. On peut en résumer la substance en deux mots : dictature du prolétariat. »

(Ibid. – souligné dans l’original.) Autrement dit, le but est la révolution prolétarienne. Il est donc suffisamment clair que pour Trotsky la préparation de cette révolution constituait le but immédiat de l’Internationale.

Or, pour les directions aussi bien de la IVe Internationale que de ses sections ce but apparaissait dans le meilleur des cas, comme une perspective plus ou moins lointaine, mais aucunement en tant que la tâche du moment. Et cette déviation importante s’est brutalement révélée au cours de la 2è guerre mondiale.

(C’est justement pendant mes investigations sur le développement de la révolution mondiale pendant et à l’issue de la 2è guerre mondiale ; ainsi que sur le processus de sa canalisation et de son étranglement que ce bilan tragique m’est apparu le plus nettement. Cette investigation constitue le vol. 2. de mon travail : « Considérations marxistes sur la crise ».)

L’épreuve de cet évènement historique a mis à nu et violemment accentué cette faiblesse principale de la IVe Internationale. C’est cela qui, dès le début, avait freiné le développement de l’Opposition internationale. En somme, cette incompréhension générale (confusions, compréhension fausse et/ou limitée des tâches, etc.) de la IVe Internationale et de sa construction a lourdement entravé son développement et, finalement, non seulement rejeté en arrière mais servait de base d’un changement profond de son objectif et, partant, de sa nature. C’est cette transformation relativement lente, – temporisée par la contradiction entre la pression de la classe ouvrière transmise par les militants appuyés sur celle-ci – qui formait le contenu exact de son impuissance, allant jusqu’au seuil de sa perte.

Pour faire ressortir cette véritable opposition entre l’opinion de Trotsky sur la mission de la IVe Internationale et celle de ces dirigeants et cadres, il suffit de voir comment ces derniers voyaient les raisons de la proclamation et de la naissance de la IVe Internationale – même quelques décennies plus tard. Dans sa brochure « La quatrième Internationale », parue en 1969 chez Maspero, Pierre Frank réfutait les arguments des adversaires de la proclamation, selon lesquels celle-ci était « prématurée », par une affirmation non moins étrange. Selon Frank, « …il ne s’agissait pas pour lui (c’est-à-dire pour Trotsky) d’une question de chiffres des effectifs, (etc.), mais avant tout et surtout de la perspective et de la continuité politiques. » (p.42.) Pour renforcer et étayer encore plus une telle incompréhension, proche de la mystification, il affirmait que « Après coup,… on peut se rendre compte que l’entrée dans la guerre sans sue la IVe Internationale eut été proclamée aurait permis à toutes les pressions étrangères et à toutes les forces centrifuges… de s’exercer cent fois, mille fois plus intensément. » (P.42-43.) Et il nous assénait sans ambages sa certitude fausse : « Par la proclamation de la IVe Internationale Trotsky visait essentiellement à assurer cette continuité au cours d’une période pleine de dangers. » (p.43.)

Frank exprimait par-là une vue largement répandue parmi les dirigeants et cadres de la IVe Internationale qui la voyaient – et voient encore ! – dans la IVe Internationale une sorte de talisman de force surnaturelle qui les protègerait contre toutes les menaces d’un environnement dangereux.

Or face à cette vue du dirigeant pabliste Pierre Frank, en quoi voyaient alors ses adversaires anti-pablistes de 1952/53 la raison d’être de la IVe Internationale ? Pierre Lambert, porte-drapeau de la lutte anti-pabliste en France et pour une bonne part aussi à l’échelle internationale, publiait une brochure en 1970. Celle-ci a paru sous le titre prometteur de « Quelques enseignements de notre histoire ». (Remarquons que Lambert, dirigeant incontestable de l’OCI n’a pas osé pourtant d’en affirmer publiquement la paternité.) Néanmoins, sur la page 29 de cette brochure nous découvrons son opinion maintes fois revendiquée, à savoir que Trotsky estimait « … qu’il faut proclamer la IVe Internationale dans le but, justement, de permettre à l’avant-garde… de résister à la terrible pression qui va s’exercer sur elle avec la deuxième guerre mondiale… » Puis, il continuait : « … précisément parce que les défaites et les reculs… vont inévitablement amplifier avec la nouvelle guerre impérialiste… que la IVe Internationale doit être proclamée ». Et à Lambert de poursuivre ses élucubrations : « La proclamation était l’unique moyen de permettre à la classe ouvrière… d’assurer l’héritage d’Octobre et de résoudre positivement les contradictions… », etc.,etc., suit une longue liste confuse et peu compréhensible. (p.29-30.) Il évoquait donc exactement les mêmes « arguments » que son adversaire pabliste Pierre Frank, et confirmait ainsi leur accord profond sur ce point décisif. Notamment, que les adversaires du pablisme ne sont pas allés jusqu’au bout de leurs critiques parce qu’ils étaient, et sont restés sur le même terrain de la négation de la mission de la IVe Internationale qui, en définitive, a permis la naissance du pablisme et a favorisé sa progression.

L’examen rigoureux et détaillé de l’interdépendance intime et la parenté proche entre le pablisme et leurs adversaires sont patentes et évidentes quant à leur refus commun d’assumer l’engagement franc et direct de la IVe Internationale pour la préparation effective de la révolution prolétarienne. Le pablisme s’est affirmé comme l’une des formes achevée de ce refus, tandis que ces critiques et dénonciateurs lambertistes en représentaient, et représentent encore, l’une des variantes dissimulées et plus subtiles. Il est indispensable de continuer encore et d’enrichir cette analyse. Mais pour le moment, nous devons poursuivre notre examen qui ne fait qu’esquisser les grandes lignes d’une critique, servant l’assimilation des leçons authentiques de notre histoire, en vue des conclusions susceptibles de réorienter notre activité.

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C’était pendant la 2è guerre mondiale que cette terrible contradiction entre la vue de Trotsky sur la mission et l’objectif immédiats de la IVe Internationale et celle des dirigeants de cette même Internationale devenait une véritable antagonisme. De plus, favorisé par l’assassinat de Trotsky ce désaccord s’est gonflé démesurément et aboutissait, pendant la guerre, à la paralysie de la IVe Internationale, contrebalancée à peine, sinon pas du tout, par une activité positive sporadique par telle ou telle section et de leurs militants.

Comme nous l’avons vu, Trotsky voyait la guerre comme la matrice importante de la révolution prolétarienne, un terrain fertile de sa préparation, ce qui nourrissait chacun de ses textes. Alors que les dirigeants et cadres de l’Internationale ne voyaient dans la guerre que le conflit inter-impérialiste – ce qui l’était effectivement ! – dans laquelle ils n’avaient rien à faire, à part l’expression et la défense habituelles du prolétariat, comme pendant le temps de paix. De la vérité incontestable que la guerre est celle des deux impérialismes et elle n’est pas la leur, l’écrasante majorité des dirigeants a tiré la conclusion formaliste et fausse selon laquelle les trotskystes n’ont rien à faire avec cette guerre. En général, ils ont refusé l’engagement militaire – sauf les britanniques et les américains – contre le fascisme en l’identifiant avec le service rendu à l’impérialisme anglo-saxon. Surtout, tous refusaient, dès le début, la lutte armée révolutionnaire pour le pouvoir qui s’est présentée alors sous la forme spécifique de la prise d’armes avec les partisans. Par cela même, ils ont radicalement mis en question le marxisme, en particulier l’enseignement de Lénine et de Trotsky sur l’époque en tant que celle de « guerres et de révolutions ».

Ainsi la IVe Internationale se transformait de l’instrument de la révolution imminente en une sorte de l’icône sacrée, messagère d’un avenir radieux. Par cette méprise tragique de son objectif, ses pontifes ont émoussé la pointe acérée de cet outil puissant de lutte pour en fabriquer une amulette. Et comme les anciens peuples dans un passé lointain ou les superstitieux de nos jours, ils croyaient fermement – beaucoup sont qui croient encore – que ce fétiche les protège contre les accidents de parcours et contre les maladies et les déformations.

 

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D’où venait cette vue mystique sur la destinée d’une organisation par excellence politique et combattante, renvoyant son rôle et son fonctionnement effectifs dans un avenir vague et incertain ?

L’une des sources puissante de cette perception devait être la méconnaissance de l’enseignement de Lénine sur l’impérialisme, un savoir sommaire et superficiel de l’agonie du capitalisme, de sa nature définitivement déclinante. Ils étaient bloqués ainsi par une compréhension partielle et lacunaire de la décadence impérialiste comme la base du rôle révolutionnaire immédiat de l’Internationale.

A l’exception des bolcheviks, l’ensemble du mouvement ouvrier mondial se nourrissait, en effet, des traditions réformistes transmises et renforcées par mille canaux. Toujours dans son « Journal d’exil » Trotsky remarquait encore au début de mars 1935 : « Après la guerre mondiale, Blum (il s’agit de Léon Blum – BN) considérait (et il considère en fait encore) que les conditions n’étaient pas mûres pour le socialisme. Quels naïfs rêveurs étaient donc Marx et Engels, qui dès la seconde moitié du XIXe siècle attendaient la révolution sociale et s’y préparaient !… Pour Blum il existe… on ne sait quelle « maturité » économique absolue de la société pour le socialisme, une maturité qui se détermine d’elle-même par ses seuls symptômes objectifs… J’ai mené la lutte contre cette conception mécaniquement fataliste dès 1905 (Voir : « Bilan et Perspectives »). (p.60.)

On peut mesurer le ravage de cette incompréhension objectiviste, par le fait navrant que même après la 2e guerre mondiale, la période de trente années de prospérité factice du capitalisme a été attribuée à la capacité supposée de ce même capitalisme de développer les forces productives par l’ensemble de la IVe Internationale pabliste. Impulsée par l’économiste pabliste Ernest Mandel, la contamination de cette perversion spéculative était tellement profonde que même dans la Workers International à ses débuts nous avons dû mener une discussion âpre contre cette conception soutenue par l’argentin Rollo Garmendia et par l’organisation italienne « Gruppo Operiao Rivoluzionario ». (A ma connaissance, cette organisation a disparu dans la catacombe générale des organisations ouvrières en Italie.) Toujours est-il que la force de résistance de la croyance de la capacité de l’impérialisme de réguler se contradictions et de se régénérer est si vivace qu’elle devenait aujourd’hui la base de la plate-forme générale de tous les courants petits-bourgeois et des renégats du marxisme qui appellent au retour des mesures de Keynes et ses prétendues « trente glorieuses ».

La profonde influence de cette vue antimarxiste vient non pas directement seulement du réformisme ancien mais de sa reprise par le stalinisme et des « apports » complémentaires de celui-ci. Le nationalisme réactionnaire du stalinisme affirmant la possibilité du socialisme dans un seul pays, postulait le développement du capitalisme dans le reste du monde. Cette distorsion du marxisme s’appuyait aussi sur un autre aspect de la conception réformiste qui considère le système capitaliste-impérialiste mondial non pas dans son entité organique mais comme une sorte d’addition des pays aux systèmes différents. Cette vue d’ensemble dont la source était et reste la méconnaissance de la nature, du rôle et du fonctionnement du marché mondial qui, sur la base capitaliste, unifiait le monde depuis longtemps. Or déjà le Manifeste du Parti Communiste disait déjà : « Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie a donné une tournure cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. » Et plus loin : « L’ancien isolement… fait place à des relations universelles, à une interdépendance universelle des nations. » On ne peut pas être plus clair. Pourtant, cela n’a pas empêché la prolifération et la fréquence de vues réformistes sur un monde fragmentaire désigné plus haut. Mais je ne m’arrête pas ici plus longtemps sur cette question. Il suffit de dire que dans son analyse de l’impérialisme, même Rosa Luxembourg est tombée dans l’erreur de supposer un marché extérieur au capitalisme qui serait nécessaire pour la réalisation de la plus-value. (Rosa Luxembourg. « L’accumulation du capital » I-II, Paris, Maspero, 1967, pp.301+238.) Nous savons que Lénine a vivement réagi par ses notes critiques à cette rechute inattendue de Luxembourg dans les platitudes narodniks qu’elle a pourtant rejetées. Il suffit de dire ici que malgré cette faute de type réformiste, Rosa Luxembourg n’a pas suivi la trajectoire révisionniste de cette conception, mais elle s’affirmait comme révolutionnaire.

Nous avons vu qu’en critiquant la vue bornée de Blum sur une prétendue immaturité du capitalisme (alors qu’il était déjà entré dans sa phase déclinante de pourrissement), Trotsky a fait référence à son ouvrage « Bilan et Perspectives » paru en 1906. Au lendemain de la révolution russe de 1905, et muni de ses expériences riches, il arrivait dans ce livre à la conclusion qu’après le grand développement du 19e siècle, la dynamique de la lutte de classes amènera le prolétariat, même dans les pays arriérés, à la prise de pouvoir avant même la maturité complète du capitalisme. Par conséquent, le prolétariat sera poussé par sa lutte à l’accomplissement de la révolution bourgeoise tout en continuant ses luttes pour ses objectifs socialistes. Trotsky donc écrivait contre les fatalistes d’un développement dit objectif que « … toute la question est que les processus qui constituent les prémisses historiques du socialisme ne se développent pas isolément les uns des autres, mais se limitent mutuellement ; lorsqu’ils atteignent un certain point… ils subissent un changement qualitatif ; leur combinaison complexe engendre alors ce phénomène que nous appelons révolution sociale. » (Trotsky. « 1905 » – Suivi de « Bilan et Perspectives », Paris, 1969, Ed.de Minuit, p.440.)

Il me semble inutile de détailler ici toute la théorie de la révolution permanente. Toujours est-il que par cette conception remarquable Trotsky a remis la lutte de classes, ses ressorts, ses éléments et combinaisons au centre, comme l’agent principal et le pivot du développement historique. Par cela même, il renvoyait les peseurs pointilleux de signes de degré du capitalisme parmi d’autres dogmatiques.

On peut dire sans exagération que ces deux œuvres absolument complémentaire: L’impérialisme de Lénine et La révolution permanente de Trotsky constituent un véritable renouveau et un enrichissement fondamental du marxisme. Ce n’est pas un hasard que tous les réformistes vulgaires et renégats d’aujourd’hui – même ceux qui tentent de se cacher derrière Marx – évitent soigneusement de faire face à ces deux monuments théoriques.

Bien entendu, on ne pourrait pas comparer les partisans de Trotsky aux réformistes vulgaires pareils au Blum. Même s’ils ne comprenaient que très sommairement et superficiellement l’analyse de Lénine sur l’impérialisme (en particulier sa nature décadent dépassé, son pourrissement et parasitisme), ils voulaient abattre ce capitalisme et croyaient sincèrement à la révolution socialiste. Sauf que cette croyance, cette certitude même restait au niveau d’une conviction scientifique et d’un espoir politique, mais ne devenait pas la pratique assidue de sa préparation concrète. De plus, un vieux préjugé proche d’une superstition s’est emparé de la majorité des trotskystes et les retenait dans une étrange passivité dans ce domaine.

Ils étaient convaincus, à juste titre, que c’est la classe ouvrière qui fait la révolution, donc ils étaient hostiles, aussi avec raison, à toute idée aventuriste de « faire la révolution » eux-mêmes. Mais de cette compréhension correcte, ils tiraient la conclusion générale, fausse et antidialectique, qu’ils n’ont qu’à attendre que le prolétariat fasse la révolution. Or en 1902, Lénine a consacré tout un livre à la lutte contre une telle soumission à la spontanéité des masses prolétariennes. Il y écrivait, par exemple que « … le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme…or le trade-unionisme, c’est justement l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. C’est pourquoi notre tâche… est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu’a le trade-unionisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie et d’attirer sous l’aile de la social-démocratie révolutionnaire. » (Lénine. « Que faire ? », Paris, Ed. Sociale, 1965, p.391-92.)

Malgré tout, l’influence de cet esprit de spontanéité était si forte sur les membres de l’Opposition, que Trotsky jugeait nécessaire de revenir publiquement sur ce problème. En 1935 il écrivait un article important « Rosa Luxembourg et la IVe Internationale. Remarques rapides sur une question importante. » (Œuvres, vol.6 p.34.) Il est nécessaire d’en citer abondamment. D’abord, on peut y lire que pour Luxembourg « … la sélection préparatoire d’une avant-garde ne comptait pas suffisamment par rapport aux actions de masses qu’il fallait attendre, tandis que Lénine, en revanche,… réunissait inlassablement des ouvriers avancés en noyaux fermes… » (P.36.)

Et justement là, contre la spontanéité ! – la première fois il formulait : « On peut affirmer, sans la moindre exagération : l’ensemble de la situation mondiale est déterminé par la crise de la direction du prolétariat. » (p.37. – souligné dans l’original !)

Ensuite, il expliquait que « …les grandes actions exigent une direction à leur dimension. Pour les affaires courantes les ouvriers continuent à voter pour les vieilles organisations. Ils leur donnent leurs voix – mais absolument pas leur confiance illimitée. D’autre part, après le pitoyable effondrement de la IIIe Internationale, il est devenu beaucoup plus difficile de les inciter à donner leur confiance à une nouvelle organisation révolutionnaire. C’est précisément en cela que consiste la crise de la direction du prolétariat. Dans une telle situation, chanter un hymne monotone à la gloire des actions de masse d’un avenir indéterminé, en l’opposant à la sélection consciente des cadres d’une nouvelle Internationale, c’est faire une besogne profondément réactionnaire. » (p.38.)

Et il arrivait à la conclusion : »La crise de la direction du prolétariat ne peut évidemment être surmontée par une formule abstraite. Il s’agit d’un processus d’une très longue durée. Pas un processus purement « historique », c’est-à-dire des conditions objectives de l’activité consciente, mais d’une chaîne ininterrompue de mesures idéologiques, politiques, organisationnelles, en vue de fusionner les éléments les meilleurs, les plus conscients du prolétariat mondial sous un drapeau sans tâche, ces éléments dont il faut sans cesse augmenter le nombre et la confiance en eux, dont il faut développer et approfondir les liens avec de plus larges secteurs du prolétariat… » (p.39.) A mon avis, nous devons méditer chaque phrase de ce texte pour en assimiler le message entièrement valable pour notre activité d’aujourd’hui.

Mais en dépit de ces avertissements de Trotsky et de tous ses efforts, il ne pouvait pas redresser une tendance générale à la spontanéité qui marquait fortement l’activité de la IVe Internationale. Après son assassinat, les dirigeants internationaux ont carrément passé outre ses recommandations. Plus exactement, ils les ont interprétés à leur manière, comme ils les ont compris à leur façon schématique, formaliste, antidialectique. Ainsi pendant la guerre, – puisque Trotsky a prédit l’arrivée de la révolution – ils l’ont attendu avec ferveur, comme le peuple juif jadis attendu la Messie.

Or la révolution était là. Mais ces révolutions de 1943-46 dans les pays européens, faute d’une direction appropriée et donc loin d’atteindre les sommets de la mobilisation des masses et l’intensité de leurs luttes comme dans la révolution de 1917, même leurs contours ne s’étaient qu’à peine dessinés. Elles commençaient alors à se renflouer rapidement. Alors beaucoup de révolutionnaires trotskystes, profondément déçus, ont exprimé leur chagrin : « il n’y avait pas de révolution ! » Leur désenchantement était si grand que toute une série de dirigeants a tourné le dos et déserté l’organisation en cédant la place aux plus jeunes, en exclamant que « Trotsky nous a trompé » et que « le marxisme ne peut rien expliqué » ! A personne parmi eux ne venait à l’esprit que la révolution n’est pas une fatalité et ne tombe pas du ciel. Elle ne vient même pas nécessairement et inévitablement de l’action des masses, – si les révolutionnaires conscients telle qu’une bonne accoucheuse ne lui préparent pas les voies, ne facilitent pas sa progression et n’organisent pas ses instruments, – mais lui tournent le dos en renonçant à la lutte armée contre le fascisme et aux Etats débiles à sa solde. Il n’y a pas de révolution ascendante sans révolutionnaires conscients !

Car il y a une relation, une interdépendance dialectique entre, d’une part, l’action révolutionnaire des masses et, d’autre part, l’avant-garde consciente de la révolution. Sans cette dernière, même si le mouvement spontané d’une révolution de masses réussit à abattre le régime haï, sans l’activité correspondante d’une avant-garde révolutionnaire, son reflux inéluctable ne ramène au pouvoir qu’un autre régime haï. Une multitude des révolutions atteste cette vérité, tout dernièrement l’histoire des révolutions en Tunisie et en Egypte. Le fait indéniable que ces révolutions n’ont pas encore dit leur dernier mot, n’y change rien.

Au fait, les dirigeants trotskystes d’alors n’ont rien compris des « Thèses sur Feuerbach » de Marx, plus exactement, ils l’ont interprété de travers. Pourtant il y résume la philosophie marxiste dans une forme condensée en tant que « pratique révolutionnaire » et il a conclu par sa célèbre affirmation : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières ; mais ce qui importe, c’est de le transformer. »

En tout cas, une bonne partie de ces dirigeants trotskystes de la première période 1938-1946 de la IVe Internationale, convaincue qu’il n’y avait pas de révolution, ont déserté la lutte. C’est en anticipant un tel bilan grave que la prédiction dramatique de Trotsky sonne comme un mauvais augure prophétique. Dans le Manifeste de1940 déjà cité précédemment, il écrivait : « Si le régime bourgeois sort de cette guerre impuni, tous les partis révolutionnaires dégénéreront. » (Œuvres, vol.23, p.67.) Or non seulement cette anticipation extrêmement grave devenait une réalité terrible, mais elle en marquait aussi sa cause et son contenu.

       

  

 

 

 

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